L’Antarctique, terre d’essentiel – Jean de Pomereu
Comment raconter un continent presque vide, sans repères ni présence humaine durable ? L’Antarctique fascine autant qu’il déroute, entre imaginaire, science et abstraction. Artiste et photographe, Jean de Pomereu explore ce territoire à part depuis plus de vingt ans. Son regard singulier éclaire autant notre rapport au monde que notre besoin d’essentiel.
Qui êtes-vous ?

Jean de Pomereu, artiste : “Je suis un curieux avec un point d’intérêt assez précis. On pourrait dire que c’est d’abord la glace, la neige, la montagne. Et puis cela s’est étendu vers les pôles, et en particulier vers l’Antarctique.
Quelle est la différence entre l’Arctique et l’Antarctique ?
L’Arctique, au nord, est un océan gelé entouré de terres avec des pays souverains dont les frontières maritimes s’étendent dans cet océan.
À l’inverse, l’Antarctique est un continent – une fois et demie la taille des États-Unis – entouré d’un océan gelé. C’est en quelque sorte le revers de l’Arctique. Cet océan a longtemps constitué un rempart qui a renfermé le continent sur lui-même.
C’est un continent inhabité jusqu’au cours du XXᵉ siècle, et c’est cela qui me fascine.
Quel est votre parcours ?
C’est un parcours un peu atypique. J’ai commencé par des études d’histoire de l’art, avec en parallèle un intérêt pour la photographie, de manière semi-amateur, avec une focale sur l’abstraction et l’histoire de la photographie.
J’ai ensuite fait des stages chez des commissaires-priseurs, mais cela ne me convenait pas. J’en suis sorti assez désabusé et je me suis tourné vers le cinéma. J’ai commencé comme assistant sur des tournages, puis j’ai travaillé dans le développement et l’écriture de scénarios à Londres.
En développant mes propres projets, je me suis intéressé à la conquête des pôles, notamment à la course vers le pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott. J’ai tenté de monter un film sur ce sujet. Le projet est allé assez loin, notamment en Norvège, mais il n’a finalement pas abouti.
Cela dit, cette expérience a eu un effet décisif : je suis devenu complètement fasciné par l’Antarctique.

Qu’avez-vous ressenti en arrivant en Antarctique ?
J’ai eu l’opportunité d’y aller une première fois au début des années 2000, dans le cadre d’une maîtrise en géographie. En arrivant, c’est comme si j’étais tombé la tête la première dans ce que j’appelle une abstraction topographique.
Il s’agit d’un continent immense, essentiellement composé de glace, sans végétation, ou presque, et avec très peu de présence humaine. Il n’y a pas de repères d’échelle ni de distance. Cela crée une forme d’abstraction qui m’a complètement fasciné.
Mon intérêt pour l’abstraction a alors rejoint mon intérêt pour l’Antarctique.
Comment avez-vous réussi à embarquer pour l’Antarctique ?
Je me suis toujours débrouillé par opportunité et par rencontres. N’étant pas scientifique, j’ai compris qu’il fallait être utile.
Je suis donc parti comme photographe, pour documenter des projets ou accompagner des journalistes, et aussi pour écrire sur la recherche.
Je m’y suis rendu six fois, dans des contextes variés : expéditions scientifiques, projets artistiques comme Stellar Axis de Lita Albuquerque, missions journalistiques ou encore, l’une des plus marquantes de mon point de vue, une expédition chinoise dans le cadre de l’Année polaire internationale 2007-2008.

Par qui et comment est géré l’Antarctique ?
L’Antarctique n’a pas de population indigène. Après des revendications territoriales par plusieurs pays, le traité de l’Antarctique a été signé en 1959.
Il consacre le continent comme une terre de science et de paix, en gelant les revendications territoriales.
Le paradoxe, c’est qu’un continent sans humain est géré par l’humanité entière. C’est un bien commun, et cela n’est possible que parce qu’il n’y a pas de population locale.
Que pensez-vous du développement touristique en Antarctique ?
La question est complexe et comporte plusieurs dimensions : géopolitique, environnementale, et même philosophique.
Le tourisme est encadré par des protocoles environnementaux et par une coordination volontaire des opérateurs. Aujourd’hui, environ 120 000 touristes s’y rendent chaque année, principalement via Ushuaïa, au sud de l’Argentine.
Les impacts locaux sont relativement bien maîtrisés, mais il existe un paradoxe majeur : le voyage lui-même génère des émissions de carbone importantes.
C’est donc une réalité ambivalente.

L’Antarctique est-il un lieu de solitude ?
On pourrait le croire, mais en réalité, on vit souvent en petites communautés très resserrées.
La solitude existe, mais elle doit être recherchée et reste limitée, notamment pour des raisons de sécurité.
La vie sur place est avant tout une vie collective. Moi, j’ai toujours vécu des moments ultra sympathiques, bienveillants.
L’Antarctique change-t-il votre rapport au temps ?
Oui. Lors de mes premières expéditions, il y avait peu de communications, pas de wifi. Cela créait un vrai sentiment d’isolement.
Mais au-delà de cela, c’est le continent lui-même qui impose un autre rapport au temps : un temps long, celui de la glace, de la géologie.
Tout y est ralenti.

Change-t-il votre vision du monde ?
Oui, c’est une forme de retraite. Un espace de contemplation où le monde est simplifié.
On est face à un vide qui invite à réfléchir à l’essentiel, à ce dont on a réellement besoin.
Le retour d’Antarctique a quelque chose de saisissant. Après des semaines plongé dans un monde de glace, de silence et de dépouillement, la réapparition du vivant – les couleurs, les odeurs, la chaleur – devient une expérience intense, presque débordante. Cette “sortie de retraite” agit comme un révélateur : elle amplifie les sensations autant qu’elle réinterroge notre rapport au monde, à son abondance comme à son agitation.
Qu’est-ce qui vous pousse à vouloir le préserver ?
Quand on aime quelque chose, on a envie de le préserver. C’est aussi simple que cela.
Mais la principale menace est globale : le réchauffement des océans et de l’atmosphère, qui affecte directement la glace antarctique.
C’est sans doute un cliché, mais il reste essentiel de le rappeler : nous sommes tous concernés. Nous entretenons tous une relation directe avec la cryosphère – le monde des glaces – qu’il s’agisse des Alpes, de l’Arctique ou de l’Antarctique. Chacune de nos émissions, même infime, s’inscrit dans ce système et participe au réchauffement global.
Autrement dit, nous sommes profondément liés, en tant qu’humanité, à ces environnements. Derrière son apparente distance, l’Antarctique est en réalité intimement connecté à nos modes de vie et à nos actions quotidiennes.
Souhaitez-vous alerter sur le changement climatique ?
Je ne me sens pas légitime pour dire aux autres quoi faire. Mais je pense qu’il est essentiel de prendre conscience.
Au minimum, ne pas ignorer l’impact de ses actions.
Comment décririez-vous l’Antarctique en un mot ?
Distillation.
Un lieu qui simplifie, qui ramène à l’essentiel.

Quelle est l’histoire de la culture visuelle de l’Antarctique ?
L’histoire de l’image de l’Antarctique précède même sa découverte. Dès l’Antiquité, des cartographes imaginent une Terra Australis incognita, un continent supposé apparaissant sur les cartes bien avant d’être vu.
Avec les premières expéditions, ces visions deviennent dessins, puis peintures rapportées par des artistes embarqués.
À la fin du XIXᵉ siècle, la photographie transforme profondément cette représentation en la rendant reproductible et largement diffusable, ouvrant au grand public une fenêtre sur ce monde lointain. Peu à peu, on passe ainsi d’un imaginaire mythique à une documentation scientifique, puis à une expression artistique, jusqu’à faire de l’Antarctique lui-même un support de création.
Un dernier message ?
Faire le tri.
Se demander ce qui est vraiment nécessaire dans ce que le monde contemporain nous propose en permanence.
L’Antarctique invite à cette réflexion.
Comment raconter un continent presque vide, sans repères ni présence humaine durable ? L’Antarctique fascine autant qu’il déroute, entre imaginaire, science et abstraction. Artiste et photographe, Jean de Pomereu explore ce territoire à part depuis plus de vingt ans. Son regard singulier éclaire autant notre rapport au monde que notre besoin d’essentiel.
Qui êtes-vous ?

Jean de Pomereu, artiste : “Je suis un curieux avec un point d’intérêt assez précis. On pourrait dire que c’est d’abord la glace, la neige, la montagne. Et puis cela s’est étendu vers les pôles, et en particulier vers l’Antarctique.
Quelle est la différence entre l’Arctique et l’Antarctique ?
L’Arctique, au nord, est un océan gelé entouré de terres avec des pays souverains dont les frontières maritimes s’étendent dans cet océan.
À l’inverse, l’Antarctique est un continent – une fois et demie la taille des États-Unis – entouré d’un océan gelé. C’est en quelque sorte le revers de l’Arctique. Cet océan a longtemps constitué un rempart qui a renfermé le continent sur lui-même.
C’est un continent inhabité jusqu’au cours du XXᵉ siècle, et c’est cela qui me fascine.
Quel est votre parcours ?
C’est un parcours un peu atypique. J’ai commencé par des études d’histoire de l’art, avec en parallèle un intérêt pour la photographie, de manière semi-amateur, avec une focale sur l’abstraction et l’histoire de la photographie.
J’ai ensuite fait des stages chez des commissaires-priseurs, mais cela ne me convenait pas. J’en suis sorti assez désabusé et je me suis tourné vers le cinéma. J’ai commencé comme assistant sur des tournages, puis j’ai travaillé dans le développement et l’écriture de scénarios à Londres.
En développant mes propres projets, je me suis intéressé à la conquête des pôles, notamment à la course vers le pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott. J’ai tenté de monter un film sur ce sujet. Le projet est allé assez loin, notamment en Norvège, mais il n’a finalement pas abouti.
Cela dit, cette expérience a eu un effet décisif : je suis devenu complètement fasciné par l’Antarctique.

Qu’avez-vous ressenti en arrivant en Antarctique ?
J’ai eu l’opportunité d’y aller une première fois au début des années 2000, dans le cadre d’une maîtrise en géographie. En arrivant, c’est comme si j’étais tombé la tête la première dans ce que j’appelle une abstraction topographique.
Il s’agit d’un continent immense, essentiellement composé de glace, sans végétation, ou presque, et avec très peu de présence humaine. Il n’y a pas de repères d’échelle ni de distance. Cela crée une forme d’abstraction qui m’a complètement fasciné.
Mon intérêt pour l’abstraction a alors rejoint mon intérêt pour l’Antarctique.
Comment avez-vous réussi à embarquer pour l’Antarctique ?
Je me suis toujours débrouillé par opportunité et par rencontres. N’étant pas scientifique, j’ai compris qu’il fallait être utile.
Je suis donc parti comme photographe, pour documenter des projets ou accompagner des journalistes, et aussi pour écrire sur la recherche.
Je m’y suis rendu six fois, dans des contextes variés : expéditions scientifiques, projets artistiques comme Stellar Axis de Lita Albuquerque, missions journalistiques ou encore, l’une des plus marquantes de mon point de vue, une expédition chinoise dans le cadre de l’Année polaire internationale 2007-2008.

Par qui et comment est géré l’Antarctique ?
L’Antarctique n’a pas de population indigène. Après des revendications territoriales par plusieurs pays, le traité de l’Antarctique a été signé en 1959.
Il consacre le continent comme une terre de science et de paix, en gelant les revendications territoriales.
Le paradoxe, c’est qu’un continent sans humain est géré par l’humanité entière. C’est un bien commun, et cela n’est possible que parce qu’il n’y a pas de population locale.
Que pensez-vous du développement touristique en Antarctique ?
La question est complexe et comporte plusieurs dimensions : géopolitique, environnementale, et même philosophique.
Le tourisme est encadré par des protocoles environnementaux et par une coordination volontaire des opérateurs. Aujourd’hui, environ 120 000 touristes s’y rendent chaque année, principalement via Ushuaïa, au sud de l’Argentine.
Les impacts locaux sont relativement bien maîtrisés, mais il existe un paradoxe majeur : le voyage lui-même génère des émissions de carbone importantes.
C’est donc une réalité ambivalente.

L’Antarctique est-il un lieu de solitude ?
On pourrait le croire, mais en réalité, on vit souvent en petites communautés très resserrées.
La solitude existe, mais elle doit être recherchée et reste limitée, notamment pour des raisons de sécurité.
La vie sur place est avant tout une vie collective. Moi, j’ai toujours vécu des moments ultra sympathiques, bienveillants.
L’Antarctique change-t-il votre rapport au temps ?
Oui. Lors de mes premières expéditions, il y avait peu de communications, pas de wifi. Cela créait un vrai sentiment d’isolement.
Mais au-delà de cela, c’est le continent lui-même qui impose un autre rapport au temps : un temps long, celui de la glace, de la géologie.
Tout y est ralenti.

Change-t-il votre vision du monde ?
Oui, c’est une forme de retraite. Un espace de contemplation où le monde est simplifié.
On est face à un vide qui invite à réfléchir à l’essentiel, à ce dont on a réellement besoin.
Le retour d’Antarctique a quelque chose de saisissant. Après des semaines plongé dans un monde de glace, de silence et de dépouillement, la réapparition du vivant – les couleurs, les odeurs, la chaleur – devient une expérience intense, presque débordante. Cette “sortie de retraite” agit comme un révélateur : elle amplifie les sensations autant qu’elle réinterroge notre rapport au monde, à son abondance comme à son agitation.
Qu’est-ce qui vous pousse à vouloir le préserver ?
Quand on aime quelque chose, on a envie de le préserver. C’est aussi simple que cela.
Mais la principale menace est globale : le réchauffement des océans et de l’atmosphère, qui affecte directement la glace antarctique.
C’est sans doute un cliché, mais il reste essentiel de le rappeler : nous sommes tous concernés. Nous entretenons tous une relation directe avec la cryosphère – le monde des glaces – qu’il s’agisse des Alpes, de l’Arctique ou de l’Antarctique. Chacune de nos émissions, même infime, s’inscrit dans ce système et participe au réchauffement global.
Autrement dit, nous sommes profondément liés, en tant qu’humanité, à ces environnements. Derrière son apparente distance, l’Antarctique est en réalité intimement connecté à nos modes de vie et à nos actions quotidiennes.
Souhaitez-vous alerter sur le changement climatique ?
Je ne me sens pas légitime pour dire aux autres quoi faire. Mais je pense qu’il est essentiel de prendre conscience.
Au minimum, ne pas ignorer l’impact de ses actions.
Comment décririez-vous l’Antarctique en un mot ?
Distillation.
Un lieu qui simplifie, qui ramène à l’essentiel.

Quelle est l’histoire de la culture visuelle de l’Antarctique ?
L’histoire de l’image de l’Antarctique précède même sa découverte. Dès l’Antiquité, des cartographes imaginent une Terra Australis incognita, un continent supposé apparaissant sur les cartes bien avant d’être vu.
Avec les premières expéditions, ces visions deviennent dessins, puis peintures rapportées par des artistes embarqués.
À la fin du XIXᵉ siècle, la photographie transforme profondément cette représentation en la rendant reproductible et largement diffusable, ouvrant au grand public une fenêtre sur ce monde lointain. Peu à peu, on passe ainsi d’un imaginaire mythique à une documentation scientifique, puis à une expression artistique, jusqu’à faire de l’Antarctique lui-même un support de création.
Un dernier message ?
Faire le tri.
Se demander ce qui est vraiment nécessaire dans ce que le monde contemporain nous propose en permanence.
L’Antarctique invite à cette réflexion.
Comment raconter un continent presque vide, sans repères ni présence humaine durable ? L’Antarctique fascine autant qu’il déroute, entre imaginaire, science et abstraction. Artiste et photographe, Jean de Pomereu explore ce territoire à part depuis plus de vingt ans. Son regard singulier éclaire autant notre rapport au monde que notre besoin d’essentiel.
Qui êtes-vous ?

Jean de Pomereu, artiste : “Je suis un curieux avec un point d’intérêt assez précis. On pourrait dire que c’est d’abord la glace, la neige, la montagne. Et puis cela s’est étendu vers les pôles, et en particulier vers l’Antarctique.
Quelle est la différence entre l’Arctique et l’Antarctique ?
L’Arctique, au nord, est un océan gelé entouré de terres avec des pays souverains dont les frontières maritimes s’étendent dans cet océan.
À l’inverse, l’Antarctique est un continent – une fois et demie la taille des États-Unis – entouré d’un océan gelé. C’est en quelque sorte le revers de l’Arctique. Cet océan a longtemps constitué un rempart qui a renfermé le continent sur lui-même.
C’est un continent inhabité jusqu’au cours du XXᵉ siècle, et c’est cela qui me fascine.
Quel est votre parcours ?
C’est un parcours un peu atypique. J’ai commencé par des études d’histoire de l’art, avec en parallèle un intérêt pour la photographie, de manière semi-amateur, avec une focale sur l’abstraction et l’histoire de la photographie.
J’ai ensuite fait des stages chez des commissaires-priseurs, mais cela ne me convenait pas. J’en suis sorti assez désabusé et je me suis tourné vers le cinéma. J’ai commencé comme assistant sur des tournages, puis j’ai travaillé dans le développement et l’écriture de scénarios à Londres.
En développant mes propres projets, je me suis intéressé à la conquête des pôles, notamment à la course vers le pôle Sud entre Roald Amundsen et Robert Falcon Scott. J’ai tenté de monter un film sur ce sujet. Le projet est allé assez loin, notamment en Norvège, mais il n’a finalement pas abouti.
Cela dit, cette expérience a eu un effet décisif : je suis devenu complètement fasciné par l’Antarctique.

Qu’avez-vous ressenti en arrivant en Antarctique ?
J’ai eu l’opportunité d’y aller une première fois au début des années 2000, dans le cadre d’une maîtrise en géographie. En arrivant, c’est comme si j’étais tombé la tête la première dans ce que j’appelle une abstraction topographique.
Il s’agit d’un continent immense, essentiellement composé de glace, sans végétation, ou presque, et avec très peu de présence humaine. Il n’y a pas de repères d’échelle ni de distance. Cela crée une forme d’abstraction qui m’a complètement fasciné.
Mon intérêt pour l’abstraction a alors rejoint mon intérêt pour l’Antarctique.
Comment avez-vous réussi à embarquer pour l’Antarctique ?
Je me suis toujours débrouillé par opportunité et par rencontres. N’étant pas scientifique, j’ai compris qu’il fallait être utile.
Je suis donc parti comme photographe, pour documenter des projets ou accompagner des journalistes, et aussi pour écrire sur la recherche.
Je m’y suis rendu six fois, dans des contextes variés : expéditions scientifiques, projets artistiques comme Stellar Axis de Lita Albuquerque, missions journalistiques ou encore, l’une des plus marquantes de mon point de vue, une expédition chinoise dans le cadre de l’Année polaire internationale 2007-2008.

Par qui et comment est géré l’Antarctique ?
L’Antarctique n’a pas de population indigène. Après des revendications territoriales par plusieurs pays, le traité de l’Antarctique a été signé en 1959.
Il consacre le continent comme une terre de science et de paix, en gelant les revendications territoriales.
Le paradoxe, c’est qu’un continent sans humain est géré par l’humanité entière. C’est un bien commun, et cela n’est possible que parce qu’il n’y a pas de population locale.
Que pensez-vous du développement touristique en Antarctique ?
La question est complexe et comporte plusieurs dimensions : géopolitique, environnementale, et même philosophique.
Le tourisme est encadré par des protocoles environnementaux et par une coordination volontaire des opérateurs. Aujourd’hui, environ 120 000 touristes s’y rendent chaque année, principalement via Ushuaïa, au sud de l’Argentine.
Les impacts locaux sont relativement bien maîtrisés, mais il existe un paradoxe majeur : le voyage lui-même génère des émissions de carbone importantes.
C’est donc une réalité ambivalente.

L’Antarctique est-il un lieu de solitude ?
On pourrait le croire, mais en réalité, on vit souvent en petites communautés très resserrées.
La solitude existe, mais elle doit être recherchée et reste limitée, notamment pour des raisons de sécurité.
La vie sur place est avant tout une vie collective. Moi, j’ai toujours vécu des moments ultra sympathiques, bienveillants.
L’Antarctique change-t-il votre rapport au temps ?
Oui. Lors de mes premières expéditions, il y avait peu de communications, pas de wifi. Cela créait un vrai sentiment d’isolement.
Mais au-delà de cela, c’est le continent lui-même qui impose un autre rapport au temps : un temps long, celui de la glace, de la géologie.
Tout y est ralenti.

Change-t-il votre vision du monde ?
Oui, c’est une forme de retraite. Un espace de contemplation où le monde est simplifié.
On est face à un vide qui invite à réfléchir à l’essentiel, à ce dont on a réellement besoin.
Le retour d’Antarctique a quelque chose de saisissant. Après des semaines plongé dans un monde de glace, de silence et de dépouillement, la réapparition du vivant – les couleurs, les odeurs, la chaleur – devient une expérience intense, presque débordante. Cette “sortie de retraite” agit comme un révélateur : elle amplifie les sensations autant qu’elle réinterroge notre rapport au monde, à son abondance comme à son agitation.
Qu’est-ce qui vous pousse à vouloir le préserver ?
Quand on aime quelque chose, on a envie de le préserver. C’est aussi simple que cela.
Mais la principale menace est globale : le réchauffement des océans et de l’atmosphère, qui affecte directement la glace antarctique.
C’est sans doute un cliché, mais il reste essentiel de le rappeler : nous sommes tous concernés. Nous entretenons tous une relation directe avec la cryosphère – le monde des glaces – qu’il s’agisse des Alpes, de l’Arctique ou de l’Antarctique. Chacune de nos émissions, même infime, s’inscrit dans ce système et participe au réchauffement global.
Autrement dit, nous sommes profondément liés, en tant qu’humanité, à ces environnements. Derrière son apparente distance, l’Antarctique est en réalité intimement connecté à nos modes de vie et à nos actions quotidiennes.
Souhaitez-vous alerter sur le changement climatique ?
Je ne me sens pas légitime pour dire aux autres quoi faire. Mais je pense qu’il est essentiel de prendre conscience.
Au minimum, ne pas ignorer l’impact de ses actions.
Comment décririez-vous l’Antarctique en un mot ?
Distillation.
Un lieu qui simplifie, qui ramène à l’essentiel.

Quelle est l’histoire de la culture visuelle de l’Antarctique ?
L’histoire de l’image de l’Antarctique précède même sa découverte. Dès l’Antiquité, des cartographes imaginent une Terra Australis incognita, un continent supposé apparaissant sur les cartes bien avant d’être vu.
Avec les premières expéditions, ces visions deviennent dessins, puis peintures rapportées par des artistes embarqués.
À la fin du XIXᵉ siècle, la photographie transforme profondément cette représentation en la rendant reproductible et largement diffusable, ouvrant au grand public une fenêtre sur ce monde lointain. Peu à peu, on passe ainsi d’un imaginaire mythique à une documentation scientifique, puis à une expression artistique, jusqu’à faire de l’Antarctique lui-même un support de création.
Un dernier message ?
Faire le tri.
Se demander ce qui est vraiment nécessaire dans ce que le monde contemporain nous propose en permanence.
L’Antarctique invite à cette réflexion.





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