Un bunker sous les glaces de l’Antarctique sert à stocker des données menacées par la fonte des glaciers
À la station Concordia, des scientifiques stockent des carottes de glace venues du monde entier pour préserver les archives climatiques que le réchauffement est en train d’effacer.
À plus de 3.000 mètres d’altitude sur le plateau antarctique, dans le froid sec de la station franco-italienne Concordia, des scientifiques sont en train de bâtir un bunker de la mémoire climatique. L’Ice Memory Sanctuary, inauguré mercredi 14 janvier, a reçu ses premiers pensionnaires: des carottes de glace venues des Alpes européennes, soigneusement stockées dans une cavité creusée sous la neige. L’ambition affichée est vertigineuse puisque le projet entend conserver pendant des siècles des archives glaciaires que le réchauffement est en train d’effacer à vitesse grand V.
La planète perd aujourd’hui environ 273 milliards de tonnes de glace glaciaire chaque année, soit l’équivalent d’une trentaine d’années de consommation mondiale d’eau douce par l’humanité. Les glaciers fournissent de l’eau à près de deux milliards de personnes, participent à l’albédo de la Terre en renvoyant les rayons du Soleil et agissent, surtout, comme d’immenses disques durs naturels. Dans les bulles d’air emprisonnées couche après couche, ils conservent une trace chimique de l’atmosphère sur des centaines de milliers d’années, résume Popular Mechanics.
Selon le dernier rapport annuel de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), près de la moitié des glaciers du monde ne survivront pas au siècle. Face à cette perspective, le projet Ice Memory vise à sauver au moins les données qu’elle contient, sinon la glace elle-même. «En préservant la glace des glaciers, nous prolongeons les archives climatiques bien au-delà de la période des observations instrumentales et renforçons les fondements scientifiques de la surveillance du climat mondial», explique la secrétaire générale de l’OMM, Celeste Saulo. «Des initiatives telles que Ice Memory complètent les systèmes d’observation mondiaux de l’OMM et contribuent à garantir que les connaissances essentielles sur le passé restent accessibles aux générations futures.»
L’Antarctique a été choisi pour des raisons autant symboliques que pratiques. La station Concordia enregistre une température moyenne annuelle autour de -50 °C, un froid suffisamment stable pour garder les carottes de glace à l’abri sans dépendre de systèmes de réfrigération vulnérables aux pannes, crises économiques ou conflits. Le sanctuaire lui-même prend la forme d’une galerie enterrée à environ cinq mètres sous la surface, longue d’une trentaine de mètres, où les tubes de glace seront rangés comme dans un ossuaire scientifique.
Un coffre de carottes
Derrière ce projet se trouvent la fondation Ice Memory, initiative internationale dédiée à la préservation des archives glaciaires, et la fondation du prince Albert II de Monaco, qui apporte une partie du financement. Le système du traité sur l’Antarctique a validé le principe du sanctuaire en 2024, entérinant l’idée que ce continent sans souveraineté nationale est aussi un lieu de dépôt pour un patrimoine commun: celui de la mémoire du climat terrestre. L’objectif n’est pas seulement de stocker, mais de garantir que ces archives resteront hors de portée des aléas politiques et des désastres naturels.
Après les Alpes, d’autres régions sont sur la liste d’attente, comme les Andes, le Caucase, l’archipel norvégien du Svalbard ou encore les montagnes du Pamir, au Tadjikistan. Cette dernière zone fascine particulièrement les glaciologues, car certains de ses glaciers, à rebours de la tendance mondiale, ont encore récemment gagné en volume. En 2024, une mission s’est rendue sur la calotte du Kon-Chukurbashi pour y forer deux carottes profondes. L’une doit rejoindre un laboratoire japonais à Sapporo, l’autre est destinée à finir sa course dans la pénombre glacée du sanctuaire antarctique.
L’intérêt scientifique de ces carottes tient précisément à leur diversité géographique. Chaque glacier enregistre, à sa manière, les précipitations, la composition de l’atmosphère, les retombées volcaniques ou industrielles de sa région. Rassemblés dans un même lieu, ces cylindres de glace forment une bibliothèque mondiale de climats locaux, consultable par les chercheurs du futur. Quand les modèles climatiques de demain voudront reconstituer un épisode extrême ou vérifier une hypothèse, ils pourront se tourner vers ces archives physiques plutôt que vers des simulations anciennes et parfois incomplètes.



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