En Antarctique, Lisa est partie à la recherche d’une glace vieille de plus d’un million d’années
“On est arrivés en mode James Bond. Moi, j’avais l’impression d’être dans un film”, raconte Lisa Ardoin. La glaciologue de l’ULB a passé trois mois dans un camp très isolé en Antarctique. Avec une équipe de scientifiques et de techniciens, elle a creusé un trou de près de 3km dans la glace couvrant le sol. Objectif : remonter à la surface la plus ancienne glace jamais récupérée. Cette glace n’a jamais fondu depuis un million d’années. Et elle renferme des secrets sur les grandes évolutions climatiques que la Terre a connu.
Température de -30°C. C’est l’été en Antarctique. Le soleil ne se couche jamais. Un C130 Hercule de l’armée américaine atterrit sur la glace. À son bord, les 16 membres de l’expédition Beyond Epica, parmi lesquels 7 femmes, dont Lisa Ardoin qui termine son doctorat en glaciologie à l’ULB.
De là, il faut encore prendre un petit avion, puis se frayer un chemin sur glace pendant 4h, en dameuse, pour atteindre le camp très reculé de “Little Dome C”. Sur ce plateau, à 3000 mètres d’altitude, il n’y a aucune vie. “C’est juste tout plat, tout bleu et blanc“, raconte Lisa. Le camp se compose de plusieurs grosses tentes. Une seule est chauffée. “Quand je suis arrivée et que j’ai vu les chambres, je me suis dit ‘Ah ouais’. Ça ressemblait un peu à un train couchette. On avait très peu d’intimité“, se souvient Lisa.
Lisa au camp “Little Dome C” à 1000km des côtes antarctiques © IPEV / PNRA / Beyond EPICA / ULB / Lisa Ardoin
Bonnet et lunettes de soleil obligatoire. “La rétine peut cramer avec le soleil et le blanc intense“, explique-t-elle. L’équipe a pour mission de forer la glace pour récupérer des morceaux très anciens qui seront analysés. Lisa travaille dans une tranchée sous le sol où la température avoisine les -50°C. “Ce froid, ça fout K.O.“, confie-t-elle. “On travaillait une heure et demie puis on devait remonter se réchauffer. Systématiquement, je m’endormais après. Ça donnait des journées très bizarres.“
Une découverte qui permet de remonter l’histoire de notre climat
C’est un mystère pour les scientifiques. Les changements climatiques ne sont pas uniquement liés aux activités humaines. Depuis toujours, bien avant l’industrialisation, la Terre a connu une succession de périodes froides et de réchauffement rapides. Il y a 20.000 ans, le sol de Belgique était gelé. Les glaces polaires descendaient jusqu’aux Pays-Bas. Mais dans les périodes de réchauffement, les glaces du Groenland ont totalement disparu et celles des deux pôles ont massivement fondu. C’est ce qu’il se serait produit il y a plus d’1,2 million d’années. Les scientifiques cherchent toujours à comprendre pourquoi.
Lisa termine son doctorat en glaciologie à l’ULB. Il y a un an, elle participé à une expédition hors-normes en Antarctique. Pour la quatrième année, des techniciens et des chercheurs ont creusé la glace sur un plateau en altitude très reculé. Ils sont parvenus à atteindre le sol rocheux du continent, à 2,7km de profondeur. Ils ont ainsi atteint la plus ancienne glace jamais remontée à la surface. Une glace datant d’1,2 million d’années. Un exploit historique.
Quel intérêt ça peut avoir ?
L’intérêt de la glace c’est, qu’au moment où elle se forme, elle emprisonne des microbulles de gaz. En récupérant de la glace très ancienne, en l’analysant, il y a moyen d’obtenir la composition des bulles de gaz qu’elle enferme. De cette façon, on peut se faire une idée des concentrations de CO2 ou de méthane dans l’atmosphère au fil des millénaires. On dit que la glace est la plus ancienne “archive” naturelle du climat de notre planète.
Lisa récupère une carotte de glace sur le site de forage de Beyond Epica © IPEV / PNRA / Beyond EPICA / ULB / Lisa Ardoin
L’homme n’est pas le seul responsable du réchauffement climatique. Des phénomènes naturels jouent aussi. Mais c’est une mécanique complexe. Le réchauffement climatique s’auto-alimente. Les gaz à effet de serre sont notamment emprisonnés dans les sols gelés. Ils sont aussi contenus dans l’eau qui s’évapore plus ou moins vite en fonction de la chaleur. En clair : plus la température terrestre monte, plus il y a de gaz emprisonnés qui se libèrent dans notre atmosphère. Et plus il y a de gaz à effet de serre dans l’air, plus la température monte. C’est un cycle. Il s’accélère à chaque seuil franchi.
Nous commençons à trouver des solutions pour réduire les activités humaines polluantes. Cela freine la rapidité du réchauffement. Mais il est difficile d’avoir prise sur des phénomènes naturels qu’on comprend mal.
Mieux comprendre les phénomènes indépendants des hommes qui se sont produits sur Terre depuis 1,2 million d’années, c’est l’objectif de la mission européenne Beyond Epica.
Techniciens et scientifiques s’activent sur le site de forage par -30°C © Scoto / PNRA / IPEV
L’Antarctique n’a pas toujours été intégralement couvert de glace. Il y a plus d’1,2 millions d’années, la Terre a connu un réchauffement rapide. Le sol rocheux de l’Antarctique s’est retrouvé à nu. Puis, la neige s’est de nouveau accumulée. Au fil des millénaires, cette neige s’est transformée en glace.
L’Antarctique est un désert. Le plus grand du monde. Les précipitations y sont très rares. La glace se forme donc très lentement. Depuis 1,2 million d’année, elle n’a jamais fondu. Mais elle a quand même fini par s’accumuler sur 3km d’épaisseur.
En forant cette calotte polaire, il est possible de remonter à la surface des “carottes” de glace très anciennes pour analyser leur composition en gaz.
Les carottes maintenues à -50°C et transportées en Europe
Les équipes de Beyond Epica ont creusé pendant 4 étés australs. La mission à laquelle Lisa a participé, entre novembre 2024 et février 2025, a finalement permis de toucher l’interface entre la couche de glace et le sol. Jamais on n’avait creusé aussi profondément.
Une dameuse transporte du matériel sur la glace © Scoto / PNRA / IPEV
Les précieuses carottes de glaces ont été transportées par convoi réfrigéré jusqu’en Europe. Les échantillons ont été partagés entre les douze institutions des dix pays participants au projet pour être analysés. Dans les grands congélateurs du laboratoire de glaciologie de l’ULB, Lisa nous montre les échantillons sur lesquels elle travaille. Des morceaux très anciens contenant des petits débris de roche. Lisa a conçu un dispositif qui permet d’extraire de cette glace les gaz pour les analyser. “C’est le seul accès possible à l’air qu’il y avait sur Terre il y a plus d’un million d’années.” Les recherches n’ont pas encore livré leurs conclusions. Elles se poursuivent, simultanément, dans différents laboratoires impliqués.



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