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L’antarctique : laboratoire du futur

Interview croisée d’Éric Rignot et Alain Hubert

Vous êtes tous les deux engagés depuis de nombreuses années dans la recherche en environnements polaires, et tout particulièrement en Antarctique. Pourquoi cette partie du monde doit-elle être au cœur de nos préoccupations ?

Éric Rignot : L’Antarctique est très loin de nous géographiquement, mais son rôle est global. Tout ce qui s’y passe a un impact à l’échelle de la planète, que ce soit sur le niveau des mers ou sur le climat. C’est la plus grande source froide du système climatique mondial et un moteur essentiel de la circulation atmosphérique. C’est aussi grâce aux recherches menées en Antarctique que nous avons pu comprendre l’origine du réchauffement climatique. Les analyses isotopiques montrent clairement que l’augmentation du CO2 est liée aux énergies fossiles. Nous connaissons donc la cause du problème. Ce qui reste difficile à comprendre, c’est pourquoi nos sociétés tardent autant à changer de comportement.

Alain Hubert : Ce qui me frappe, c’est l’acharnement collectif à vouloir continuer comme avant, alors que le changement pourrait justement devenir un moteur économique et social. Et pourtant, l’urgence est là. Aujourd’hui, nous avons besoin d’actions concrètes, pas de discours dilatoires. Plus que jamais, cette partie du monde est essentielle pour comprendre ce qui nous arrive. L’Antarctique nous concerne tous, même s’il nous semble lointain.

© Blitz / Chambre de commerce Luxembourg

« L’Antarctique est une expérience unique, que l’on ne pourra observer qu’une seule fois à l’échelle de l’histoire humaine »

Éric Rignot lors du premier Antartic Futures Symposium, organisé à Luxembourg le 23 et 24 avril 2026

Éric Rignot, vous êtes chercheur à la NASA, quelle est l’activité de l’agence en Antarctique et son objectif principal ?

Éric Rignot : La NASA déploie des missions satellites pour observer l’état d’équilibre de l’Antarctique, notamment afin d’évaluer son impact sur l’élévation du niveau des mers. Nous étudions les processus physiques qui expliquent la perte de masse des calottes glaciaires. Mais certains phénomènes sont difficiles, voire impossibles, à observer uniquement depuis l’espace. Nous avons besoin de mesures de terrain, notamment à l’interface entre la glace et l’océan. D’où l’importance d’avoir accès à des stations comme la station Princess Elisabeth Antarctica, pour tester de nouvelles technologies et compléter les observations satellitaires.

D’après les dernières données dont vous disposez, quel est votre constat sur la fonte des glaces antarctiques et son impact mondial ?

Éric Rignot : La contribution de l’Antarctique à la montée du niveau des mers est plus précoce et plus rapide que ce que prévoyaient les modèles. Certaines régions sont déjà en fort déséquilibre, tandis que d’autres sont encore stables, mais proches de seuils critiques. C’est précisément ce que nous cherchons à comprendre : quels systèmes sont aujourd’hui fragiles et pourraient devenir des menaces à court ou moyen terme. L’Antarctique est une expérience unique, que l’on ne pourra observer qu’une seule fois à l’échelle de l’histoire humaine. Il est donc essentiel de fournir aux décideurs des informations fiables sur les risques à venir.

Alain Hubert, vous êtes le fondateur de la Fondation polaire internationale. Quel est son objectif principal ?

Alain Hubert : Au départ, il y a une intuition forte : celle de créer une plateforme entre la science et la société. Après mes expéditions en Antarctique, j’ai été frappé à la fois par l’enthousiasme du public et par les interrogations profondes des scientifiques eux-mêmes. On avait une histoire, une légitimité, mais la Belgique avait abandonné sa station scientifique. La Fondation est née de cette nécessité : redonner une place à la science, à l’éducation, et créer un dialogue avec les citoyens et les entreprises. Car le monde changera aussi par les décisions des acteurs économiques.

Vous avez annoncé la construction d’une station de nouvelle génération, Andromeda Earth Observatory, à l’horizon 2032. En quoi le Luxembourg y joue-t-il un rôle clef ?

Alain Hubert : Andromeda est un projet profondément international. Pour aller plus loin que ce que nous avons déjà fait depuis 15 ans avec la station Princess Elisabeth Antarctica, il nous fallait une nouvelle plateforme. Le Luxembourg est un petit pays qui a cette capacité à travailler avec d’autres, avec humilité. Ici, nous avons trouvé des partenaires industriels forts, notamment dans le spatial et les technologies. Le projet Andromeda offre au pays une opportunité unique de s’engager dans une démarche scientifique et géopolitique majeure. Le Luxembourg n’est pas encore partie prenante du traité sur l’Antarctique, mais il y a une dynamique, une remise en question, une ouverture.

© Blitz / Chambre de commerce Luxembourg

« L’Antarctique nous concerne tous, même s’il nous semble lointain »

Alain Hubert

Le Pôle Sud semble très éloigné de nos réalités quotidiennes. Quelles innovations développées en Antarctique pourraient concrètement transformer nos modèles économiques ici ?

Éric Rignot : Ce qui m’a marqué lors du symposium, c’est de voir des entreprises, parfois concurrentes, travailler ensemble sur la station Princess Elisabeth Antarctica. Ce type de projet crée une dynamique collective très forte. Ces expériences servent de laboratoire grandeur nature pour tester des solutions en construction durable, en gestion de l’énergie, en mobilité ou en autonomie des systèmes. Elles sont aussi extrêmement attractives pour les jeunes ingénieurs, qui cherchent aujourd’hui du sens dans leur travail.

Alain Hubert : Les solutions existent. Le constat climatique est dur, mais il ne doit pas nous paralyser. Ce projet incarne une culture du « can do ». On sait ce qu’il faut faire, encore faut-il oser le mettre en œuvre. Dans un monde en crise, ces démonstrateurs montrent qu’un autre modèle est possible, même dans les conditions les plus extrêmes.

Quel message souhaitez vous transmettre aujourd’hui, en tant que porteurs du message scientifique sur le climat ?

Éric Rignot : Nous avons besoin d’aide. La science ne peut pas avancer seule. Et pour les jeunes, les exemples existent : il y a mille manières de s’engager.

Alain Hubert : Oui, nous avons surtout besoin des jeunes. Ces projets sont faits pour eux. C’est leur futur qui se joue ici. Et dans moins de dix ans, Andromeda sera en route. 

Credits : © SAMYN and PARTNERS architects & engineers © International Polar Foundation

https://sustainabilitymag.lu/meet/other/lantarctique-laboratoire-du-futur

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